Tabac

PYROMANIE OU SANTE révisée

La leçon (publié dans la lettre de l’AMG – 12/2012 – N° 10)

Encore une fois cette année, les médecins et leur science, les patients et leurs organisations étaient sur la place publique. Leur but : protéger au mieux les êtres humains des maladies produites par la fumée passive, demande portée par 50 organisations de la santé dont la FMH (1). En votation, les partis dominants et le Conseil fédéral ont gagné : 30’000 personnes travaillant dans la gastronomie continueront à être exposées à des substances reconnues pour nuire à leur santé. Les partis dominants ont pris la responsabilité de placer des valeurs, dont les intérêts économiques de Gastrosuisse, plus haut que la prévention de ces maladies, par conséquent les coûts qui en résultent. On se souvient, lors de la votation concernant le Managed Care, que les mêmes forces s’étaient faites apôtres des économies à réaliser dans la santé. Trois mois plus tard, elles sacrifient cet objectif à d’autres priorités ; leur discours varie selon leurs intérêts.

Une autre leçon potentiellement plus importante : J.J.Rousseau écrit sur la médecine et les malades : « … la plupart de nos maux sont notre propre ouvrage, et que nous les aurions presque tous évités, en conservant la manière de vivre simple… » et quelques lignes après : « l’histoire des maladies humaines (suit) celles des sociétés civiles… » (2). J’adhérais à son raisonnement quant au domaine militaire, car l’histoire de notre continent est riche en exemples comment les uns ont conduit d’autres à la bataille, à la blessure, à la mort. Je ne voyais pas que son jugement était valable dans la vie civile. Cette votation lui donne raison, au moins pour les 30’000 travailleurs de la gastronomie suisse. Et si cela était vrai également pour un grand nombre d’autres maladies de notre civilisation? Claude Lévy-Strauss écrit: « Quant aux maladies non infectieuses, elles sont généralement absentes (dans les sociétés dites « primitives ») pour plusieurs raisons : grande activité physique, régime alimentaire beaucoup plus varié que celui des peuples agriculteurs, faisant appel à une centaine d’espèces animales et végétales, parfois davantage, pauvre en graisses, riche en fibres et en sels minéraux, assurant un apport suffisant en protéines et en calories. D’où l’absence d’obésité, d’hypertension, de troubles circulatoires »(3). Ainsi est posé le défi d’intégrer dans la discussion des maladies, et de la médecine en général, l’influence des conditions sociales et de civilisation et de mettre en question le partage du travail largement répandu entre ceux qui produisent des maladies et ceux qui les réparent.

Y aurait-il une troisième leçon, plus dérangeante celle-ci ? Grâce à l’initiative pour protéger les travailleurs de la fumée passive fut amené sur la place publique le principe «primum non nocere ». La société attend des médecins son respect, mais à l’extérieur de l’enceinte médicale, elle semble préférer d’autres valeurs dont le crédo de l’économie dominante : le marché libre. Le 23 septembre, derrière tous les arguments valables de part et d’autre, il y avait collision entre la liberté du marché et la responsabilité découlant du principe « primum non nocere ». Le peuple a tranché. Mais la question reste posée : Les êtres humains attendent-ils de nous médecins que nous engagions notre savoir en leur faveur aussi en public ou seulement à l’huis clos dans nos officines ?

                                                                                 Roland Niedermann

  • mais ni par Santésuisse ni par les assureurs maladie.
  • J :Rousseau : « Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes », première partie, 1754
  • Lévi-Strauss : « L’anthropologie face aux problèmes du monde moderne », Discours I « La fin de la suprématie culturelle de l’Occident », 1986